Ralentir travaux 2

Cette deuxième mouture aurait pu être livrée plus tôt et elle aurait été culinaire mais ce sera pour une autre fois. Aujourd’hui, ce sera sur la photographie.

In memoriam Camille Lepage…

Le 11 mai dernier, une jeune photojournaliste indépendante, représentée par le Studio Hans Lucas, Camille Lepage, 26 ans, est morte en République centrafricaine. Elle était jeune, 26 ans, indépendante. Elle s’était installée au Sud-Soudan pour travailler sur le long terme. Fin 2013, elle se rend en République centrafricaine pour couvrir la guerre civile qui vient d’éclater. Ses reportages ont été publiés par de nombreux médias : Le Monde, Sunday Times, Washington Post, Wall Street Journal, The Guardian, La Croix, New-York Time Elle a également travaillé pour des organisations non gouvernementales (ONG), notamment Amnesty International et Médecins sans frontières.

Le photojournalisme n’a plus rien à voir avec la période bénie des années 1960-1980. Comme la presque totalité des photojournalistes débutants, Camille Lepage était freelance. Auto-financement et débrouille. À Bangui, elle était hébergée par Médecins Sans Frontières (MSF), pour qui elle faisait des photos. Camille Lepage vivait à Juba, capitale du Soudan du Sud, depuis juillet 2012, pays très rude pour les populations civiles comme pour les journalistes. Au moment où elle se rend en Centrafrique, le pays n’intéresse qu’une poignée de reporters. Pendant plus de huit mois, elle a sillonné, sans interruption, le pays. Un engagement aux antipodes des parachutistes de l’information, sitôt ici, sitôt repartis. Je vous renvoie à ce sujet à l’article : Et en syrie, vous iriez-vous ? (voir la partie : "Les chats ne poussent pas sur les arbres".)

Camille Lepage est décédée en Centrafrique parce qu’elle exerçait le métier qui lui était chevillé au corps, photo-reporter : elle était en Centrafrique pour raconter les souffrances quotidiennes des hommes. Rien de plus, rien de moins.

Je vous conseille la lecture du billet de Thomas Cantaloube  : So long, Camille Lepage…

Camille Lepage… sur Wikipédia

Le décès de Camille Lepage a été immédiatement suivi de deux polémiques. L’une sur Wikipédia le jour même de ses obsèques (voir l’article de Ouest-France) et l’autre, interne au milieu de la photo, qui n’a pas été directement médiatisée.

Je ne m’attarderai pas sur la polémique à propos de l’admissibilité de l’article Camille Lepage sur Wikipédia. Les recommandations pour les biographies ont été rappelées mais… ce ne sont que des recommandations. En l’absence de consensus, la page a été conservée.

Les dérives de la presse

L’autre polémique est, elle, symptomatique de la crise que connaît la profession de photographe : l’utilisation, même dans le presse, de photos sans égard aucun pour les droits d’auteurs.

Si la majorité des publications, après le décès de Camille Lepage, ont été irréprochables, le magazine Le Point, qui lui a consacré un portfolio, s’est distingué, quant à lui, en utilisant le plus éhontément ses photos reproduites à coups de capture d’écran. Ahurissant. Sans même créditer les images du nom de la photographe : « Source 6Medias © Capture d’écran Facebook ». Je vous laisse découvrir qui s’est crédité des photos de Camille Lepage…

La réaction très rapide de Wilfrid Estève, fondateur du Studio Hans Lucas qui gère les droits de la photographe, a (très certainement) occasionné la suppression de l’article sur le site du magazine. — Un comportement qui illustre, à lui seul, le niveau de maîtrise de l’Internet par la presse. Parce que… bien évidemment l’article a été enregistré sur les archives du Web ! Le voici : En images. Hommage à Camille Lepage. Bravo Le Point ! Belle leçon de déontologie.

Le Point n’a pas, bien évidemment, l’exclusivité de la publication sur papier ou en ligne avec des photographies « gratuites » ou « à prix réduit » transmises par des sociétés plus que douteuses, comme cette curieuse agence (qui s’affiche) de presse numérique, 6Medias, l’a fait avec les captures d’écran des photos de Camille Lepage, et qui cède, en toute illégalité, des droits qui ne lui appartiennent pas, ou prétend, à mauvais escient, que les images sont « libres de droits ». Les craintes d’un procès éventuel ne sont, manifestement, pas aussi importantes que le gain immédiat.

Selon Aline Manoukian, près de 40% des photos publiées dans la presse (pour la jeunesse autant que dans les magazines économiques) sont « extraites du net ou transmises par des services de presse » illégalement : vol des images, utilisation de la mention DR (article sur Wikipédia) à tort et à travers (court reportage sur Vimeo) …: la presse est en pleine dérive.

Comme le rapporte le communiqué de presse des organisations syndicales de la profession, la récente mission confiée à M. Brun-Buisson par la ministre de la culture et de la communication qui devait établir un « code de bonnes pratiques professionnelles » afin de mettre un terme à cette « situation intolérable pour les reporters-photographes et la photographie de presse », après plus de six mois de discussions, a déçu tous les espoirs à ce sujet : les représentants des éditeurs et des agences refusent tout engagement. Pire encore : les « éditeurs ont voulu limiter les pénalités définies par la jurisprudence dans les cas d’absences (ou erreurs) des crédits pour les photographies publiées. »

Comment comprendre ce refus de s’engager dans de « bonnes pratiques » et cette « remise en cause de la jurisprudence »  ? — Une volonté évidente, de la part des éditeurs, de ne plus avoir la moindre entrave quant à la publication de photographies gratuites ou avec la mention DR. Lesquels éditeurs sont allés jusqu’à soutenir, sans fard, que la mention DR n’était pas en usage dans leurs rédactions.

C’est «  à croire, comme le précise le communiqué de presse des organisations syndicales des photographes, que le photojournalisme ne mérite pas les mêmes règles déontologiques que le journalisme écrit. Imagine-t-on de négliger une signature en bas de page ? Un contenu standard pré-écrit ? La reprise d’un article sans citation expresse de sa source ? »

6 réactions dans “Ralentir travaux 2

  1.  Gilles, , a écrit :

    Pour le coup des “voleurs” d’images, seuls les buzzs engendrés font revenir en arrière, sinon c’est clair qu’à part faire un procès long et coûteux…
    Sinon, je mets en parallèle le décès de C. Lepage et la mort de Darius : à part un article sur Rue89 dans les deux cas, pas lu/vu ailleurs.

  2.  Christophe, , a écrit :

    @Gilles, abonné à Mediapart, j’ai lu une série d’articles sur le jeune Darius. Mais c’est Mediapart. Pas les autres.

    Pour ce qui est de Camille Lepage, dans la mesure où je suis de très près l’actu photo, connais nombre de photoreporters, j’ai pu lire/voir de nombreux articles sur son décès. Et c’est même peut-être le nombre de ces articles qui questionne plutôt que le silence.

    Une pluie d’articles, une pluie de liens, une pluie de larmes… chacun y allant de la sienne. Que valent les larmes de ceux qui mettent à la porte les photographes et demandent aux journalistes papier d’utiliser leur iPhone, de ces mêmes journaux qui se fournissent dans les microstocks véreux et les agences douteuses, Getty et autres 6Medias, de ces mêmes journaux qui laissent croire à monsieur toutlemonde qu’il est le journaliste de demain, qui récupèrent les images des témoins pour pas un rond, en contrepartie d’un nom sur l’image du gogo, ces mêmes journaux qui paient des piges rédigées dans l’enfer syrien à 70 $, et pas un radis de plus, ces mêmes journaux qui réclament aux photographes de devenir auto-entrepreneur, et j’en suis, statut tellement plus commode, ces mêmes journaux qui pillent les photos sur le net, les recadrent comme des merdes et y apposent un bon gros “DR” dessus. Ces mêmes journaux qui font la une avec le cadavre de ceux et de celles qui sont morts pour informer et qui s’indignent et qui dans le même temps les assassinent à petit feu… Qu’en dire ?

  3.  toto, , a écrit :

    -1- C’est Paparazzi qu’il faut faire.
    Une énorme somme sera gagnée dès qu’on aura la photo d’une célébrité nue ou sur son lit de mort.
    Aucun risque, en tous cas pas celui de risquer sa vie. Oui on n’informe pas, mais le lecteur en veut toujours plus.

    -2- Alors et la guerre ? Ici tout le monde s’en fout, du moment que c’est loin de chez nous.
    Tu peux toujours faire des reportages, ça ne fait pas vendre les journaux.

    -3- Internet et son accès libre et gratuit aux infos, ainsi que la mauvaise presse gratuite ont fini par achever le tableau. Si un article est payant sur le site d’un journal, je tape le titre dans Google infos et je le trouve ailleurs et gratuit.

    Nous avons changé de monde. Le modèle économique précédent est en train de s’écrouler sous nos yeux.
    Je suis aussi abonné à Mediapart pour obtenir de l’info de bonne qualité, celle qui ne reprend pas simplement les dépêches de l’agence France-Presse, mais qui fait ses propres investigations.

    Protéger les photos ? Avec un watermark , bien gros et en diagonale. Fini le copier/coller.

  4.  Christophe, , a écrit :

    @toto, le point 1, ça doit être de l’ironie. Inutile d’y répondre puisque que tu le fais toi-même : l’info de qualité a un coût, à l’exemple de Mediapart auquel je suis moi-même abonné.

    Le point 2 est aussi, je pense, quelque peu ironique : je ne crois pas que tout le monde s’en foute. On se sent protégé parce « c’est loin de chez nous ». Par ailleurs, ce n’est pas totalement f&aux que les reportages de guerre ne font pas vendre des journaux si tous les reportages se ressemblent. C’est bien là le souci. Comme l’a dit aujourd’hui Laurent van der Stockt : « C’est quoi le journalisme ? C’est la vérité et le droit aux populations de la connaître. Aller photographier des vérités connues… Non ! » Et puis… « Aller photographier ce que l’on sait déjà ou ce qu’on explique mieux avec l’écriture, ça n’a aucun intérêt. Je vais là où personne ne va. Je fais de l’information ».

    Ce qui nous amène au point 3 (auquel tu as toi-même répondu d’ailleurs avec Mediapart) : « Si un article est payant sur le site d’un journal, je tape le titre dans Google infos et je le trouve ailleurs et gratuit. » Tu sais bien que c’est juste pour les infos ordinaires, genre la météo (je caricature) mais faux globalement. Si les gens s’en contentent, c’est une autre affaire. Et c’est peut-être là que se situe le nœud de la crise que la presse traverse actuellement : elle (s’) est convaincue que c’est cela la presse aujourd’hui. Mediapart prouve le contraire.

    Ça me fait penser à ce post d’aujourd’hui de Patrick Baz, le responsable photo de l’AFP Moyen-orient… un entretien :

    — « Vous avez commencé votre métier en 1982 ? »

    — Patrick Baz : « oui ».

    — « Pendant la Coupe du Monde ? »

    — Patrick Baz : « Non, l’invasion israélienne mais nous avons pas les mêmes références ».

  5.  toto, , a écrit :
    En réponse à Christophe :
    « @toto, le point 1, ça doit être de l'ironie. Inutile d'y répondre puisque que tu le fais toi-mêm... »
    « @toto, le point 1, ça doit être de l'ironie. Inutile d'y répondre puisque que tu le fais toi-même : l'info de qualité a un coût, à l'exemple de Mediapart auquel je suis moi-même abonné.

    Le point 2 est aussi, je pense, quelque peu ironique : je ne crois pas que tout le monde s’en foute. On se sent protégé parce « c’est loin de chez nous ». Par ailleurs, ce n'est pas totalement f&aux que les reportages de guerre ne font pas vendre des journaux si tous les reportages se ressemblent. C'est bien là le souci. Comme l'a dit aujourd'hui Laurent van der Stockt : « C'est quoi le journalisme ? C'est la vérité et le droit aux populations de la connaître. Aller photographier des vérités connues... Non ! » Et puis... « Aller photographier ce que l'on sait déjà ou ce qu'on explique mieux avec l'écriture, ça n'a aucun intérêt. Je vais là où personne ne va. Je fais de l'information ».

    Ce qui nous amène au point 3 (auquel tu as toi-même répondu d'ailleurs avec Mediapart) : « Si un article est payant sur le site d’un journal, je tape le titre dans Google infos et je le trouve ailleurs et gratuit. » Tu sais bien que c'est juste pour les infos ordinaires, genre la météo (je caricature) mais faux globalement. Si les gens s'en contentent, c'est une autre affaire. Et c'est peut-être là que se situe le nœud de la crise que la presse traverse actuellement : elle (s') est convaincue que c'est cela la presse aujourd'hui. Mediapart prouve le contraire.

    Ça me fait penser à ce post d'aujourd'hui de Patrick Baz, le responsable photo de l'AFP Moyen-orient... un entretien :


    — « Vous avez commencé votre métier en 1982 ? »

    — Patrick Baz : « oui ».

    — « Pendant la Coupe du Monde ? »

    — Patrick Baz : « Non, l'invasion israélienne mais nous avons pas les mêmes références ». »
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    Et en ce qui concerne le watermark ?
    La photo est publiée avec un gros watermark bien chelou et si un organe la désire on lui vend avec un tout petit watermark impossible à supprimer en recadrant, cette fois numéroté , qui correspond au numéro de la transaction.
    Si la photo se retrouve ailleurs (copiée/collée) avec le même numéro on colle un procès pour vol.

  6.  Christophe, , a écrit :

    Pour rendre une photo impossible à recadrer, avec un watermark, il faut que ledit watermark couvre la presque totalité de la photo. Il faut savoir que normalement les IPTC permettent de renseigner l’image afin d’en limiter l’utilisation.

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