Végétarisme et logiciel libre

Rapprocher le végétarisme du logiciel libre peut paraître, et ce sera le cas pour beaucoup de lecteurs ici, j’imagine, un peu saugrenu. D’ailleurs, avant même d’aller plus au-delà, disons-le tout de suite : RMS n’est pas végétarien, il refuse de manger les animaux les plus intelligents mais il est résolument omnivore.

Antananarivo, 2011.
Antananarivo, 2011.

Alors, même si les plus intransigeants du mouvement du logiciel libre mangent de la viande, on voit mal n’est-ce pas ? comment l’on pourrait convaincre qui que ce soit, parmi les libristes, en établissant quelque lien entre végétarisme et logiciel libre, de cesser toute alimentation carnée. Au mieux, l’on se retrancherait derrière le caractère allégorique du rapprochement et l’on n’irait pas beaucoup plus loin : on associera l’utilisation d’un logiciel propriétaire par un libriste à la consommation d’un steak par un végétarien. Mais… rien n’est plus fécond qu’une obscure analogie, un trouble rapprochement entre deux natures que rien ne semble associer. Pour l’heure, pareille entreprise ne peut pas être une démonstration aboutie. Au mieux, il ne s’agit là que d’une simple esquisse problématique.

Mais enfonçons le clou tout de même… ce qui peut permettre de rapprocher ces deux mouvements est bien plus fondamental qu’il n’y paraît.

Les êtres abstraits, si tant est que cette expression ait un sens quand on en parle isolément, les êtres de l’esprit (ou virtuels) qui n’auraient pas d’existence par ou pour eux-mêmes et, à l’extrême opposé, les êtres physiques, qui, eux, auraient une existence distincte et bien réelle, sont de deux natures différentes. Pourtant, entre ces deux ordres de choses, il doit bien exister une forme de cohésion. Sans quoi, nous serions dans le chaos le plus complet.

On se leurre à (main-) tenir ces deux ordres distinctement l’un en face de l’autre : les êtres de l’esprit ne se nourrissent pas de la seule intelligence. D’autre part, les êtres physiques, complètement immergés dans l’actualité, ne peuvent pas exister, pour nous, de leur seule matérialité. Il y a nécessairement une interpénétration de ces deux ordres. Pour le dire autrement, le monde, notre monde, n’est pas abstrait.

Comme l’écrivait Montaigne, séparer la pensée du corps est une singerie contrefaite : « Le corps a une grand’ part à nostre estre, il y tient un grand rang : ainsi sa structure et composition sont de bien juste consideration. Ceux qui veulent desprendre noz deux pieces principales, et les sequestrer l’une de l’autre, ils ont tort : Au rebours, il les faut r’accoupler et rejoindre : Il faut ordonner à l’ame, non de se tirer à quartier, de s’entretenir à part, de mespriser et abandonner le corps (aussi ne le sçauroit elle faire que par quelque singerie contrefaicte) mais de se r’allier à luy, de l’embrasser, le cherir, luy assister, le contreroller, le conseiller, le redresser, et ramener quand il fourvoye ; l’espouser en somme, et luy servir de mary ».

Julienne, quartier d’Isoraka, Antananarivo, juillet 2012. — Fanaka malemy, la femme est un meuble fragile, dit un proverbe malgache et la vie est douce, mamy ny aina, dit un autre. À moins que ce ne soit l’inverse, la vie est fragile, plus encore dans les ordures…
Julienne, quartier d’Isoraka, Antananarivo, juillet 2012.
— Fanaka malemy, la femme est un meuble fragile, dit un proverbe malgache et la vie est douce, mamy ny aina, dit un autre. À moins que ce ne soit l’inverse, la vie est fragile, plus encore dans les ordures…

Je ne parle pas de la nécessité d’être en mouvement, de faire de l’exercice, quand on se gave quotidiennement des cochoncetés de l’industrie agro-alimentaire mais bien plutôt de l’urgence qu’il y a à se soucier un peu plus de la qualité et des conditions de production de ce que l’on avale. Scandale alimentaire après scandale alimentaire, quand j’écoute et observe mon entourage, je ne vois aucun changement. Pire même. J’ai le sentiment inverse. On s’abandonne, se laisse aller à une forme d’euphorie (ou légèreté) élevée au rang de standard humain et de modèle de liberté. Ce que l’on pourrait ramené à cette formule : je consomme donc je suis.

Antananarivo, Madagascar, 2014. « Aujourd’hui, tout homme sans exception se sent trop peu aimé, parce que chacun est insuffisamment capable d’amour. » — Adorno.
Antananarivo, Madagascar, 2014. « Aujourd’hui, tout homme sans exception se sent trop peu aimé, parce que chacun est insuffisamment capable d’amour. » — Adorno.

Un exemple très récent. Dans un espace collectif institutionnel, à l’heure du repas, j’ai senti une odeur assez désagréable. Une femme, la cinquantaine, venait de traverser la pièce, un bol à la main. Quand j’ai demandé d’où venait cette odeur, elle m’a répondu : « C’est ma soupe. Je sais, ce n’est pas très ragoûtant mais ça remplit, ça cale. » Que mangeait-elle exactement ? Où cela a-t-il été produit ? Dans quelles conditions ? — Qu’importe ! Ne plus avoir faim était sa seule préoccupation. Je comprendrais sans peine ce désintérêt s’il était commandé par une urgence sanitaire ou alimentaire. Pays en guerre, pays en crise, profonde, comme à Madagascar, le pays le plus pauvre du monde, où 9 personnes sur 10 vivent sous le seuil de pauvreté et non ce que l’on appelle ici La crise qui relève bien plus d’une forme de conditionnement diffusé via les canaux d’information de masse.

Aimée , 49a, originaire de Tamatave, vit seule à Antananarivo. Victime d'un AVC il y a peu, Aimée a rejoint la capitale pour s'y soigner. Quartier Anosipatrana, Antananarivo, Madagascar, 2014.
Aimée , 49a, originaire de Tamatave, vit seule à Antananarivo. Victime d’un AVC il y a peu, Aimée a rejoint la capitale pour s’y soigner. Quartier Anosipatrana, Antananarivo, Madagascar, 2014.

Ce qui est en cause ici, ce n’est pas seulement le souci que l’on a de soi, le soin que l’on a de son propre corps mais bien plutôt le rapport que l’individu entretient avec lui-même autant qu’avec les autres. Éthique et politique. Il s’agit donc tout autant d’une pratique de la santé qu’une gestion domestique très quotidienne dans un rapport très étroit entre la vérité que l’on a de soi et celle de nos relations avec les autres. Faire bonne chère, soit, mais sans tomber dans l’immoralité d’une position de passivité ou d’un manque de maîtrise.

Comme l’écrivait Paul Valéry, « on peut juger les hommes à la quantité de sérieux qu’ils montrent dans l’acte de manger. » Je souligne. Et je crois qu’il en est de même pour toutes les activités humaines. Notre rapport à la machine révèle la représentation que nous en avons. De la même manière, ce que nous mangeons, autant que la manière dont nous le mangeons, en dit long sur nous-même autant que sur notre rapport aux autres.

« Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves, » écrivait Montesquieu, dans L’Esprit des lois (chapitre V, Livre XI), en 1748. Cet argument est plus que jamais d’actualité. Voyez l’étude de Gérard Bertolin, Autres repères autres paysages, Bénéfices et coûts — économiques, environnementaux et sociaux — dans le cycle de vie d’un produit mondialisé, Le cas d’un tee-shirt en coton : « Les bas salaires, les conditions de travail difficiles et le non-respect des normes environnementales au Sud concourent d’autre part aux prix bas dont les consommateurs du Nord profitent, sous réserve que la différence ne soit pas confisquée par les grossistes importateurs et les distributeurs, dont les marges sont très importantes. » Soit dit en passant, ces conditions de travail difficiles, personne, ici, ne voudrait les vivre. Pourquoi les acceptons-nous pour les autres en donnant notre caution à ce système, chaque fois que nous passons à la caisse ? — Immoral.

Quartier Marais Masay, Antananarivo, 2014.
Quartier Marais Masay, Antananarivo, 2014.

La honte d’être un homme, je ne l’éprouve pas seulement dans les situations les plus extrêmes que j’ai pu vivre ces dernières années, en Syrie et ailleurs, je la ressens aussi dans des situations quotidiennes, banales, insignifiantes, et plus encore face à la vulgarité de bon nombre de gens que je côtoie ou coudoie quand je suis ici, en France, à Paris, devant la propagation d’un mode de vie et de pensée orienté pour le marché, devant des valeurs, des idéaux et des opinions qui s’expriment dans des actes très élémentaires, très ordinaires : l’achat d’un tee-shirt en coton, la légèreté de la main qui porte la fourchette à la bouche ou plonge une cuillère de sucre dans le café. La crétinisation par la consommation, comme l’écrivait Gilles Châtelet, remplace avantageusement la caporalisation d’antan. Et s’il est bien un parallèle, je pense, que l’on peut faire entre informatique et alimentation, c’est du côté de la consommation qu’il est à chercher. Le techno-populisme carnassier, qui s’exhibe sans complexe, est tout aussi prompte à digérer le best-of des biens et des services planétaires.

La question de la vérité de ce que l’on est — la vérité du sujet — ce que l’on est capable de faire ou d’endurer, est au cœur de la constitution du sujet moral. Notre comportement alimentaire, tout autant que notre relation aux machines, révèle la dimension à la fois éthique et politique de l’individu.

Ce qui a commandé l’écriture de cet article n’est rien d’autre qu’une conviction : je suis absolument convaincu que RMS a raison pour ce qui est du logiciel libre et qu’il a tort pour ce qui est de son alimentation carnée. Et c’est un article de Claude Lévi-Strauss, La leçon de sagesse des vaches folles, qui a définitivement emporté ma conviction : « Dans un monde où la population globale aura probablement doublé dans moins d’un siècle, le bétail et les autres animaux d’élevage deviennent pour l’homme de redoutables concurrents. On a calculé qu’aux États-Unis, les deux tiers des céréales produites servent à les nourrir. Et n’oublions pas que ces animaux nous rendent sous forme de viande beaucoup moins de calories qu’ils n’en consommèrent au cours de leur vie (le cinquième, m’a-t-on dit, pour un poulet). Une population humaine en expansion aura vite besoin pour survivre de la production céréalière actuelle tout entière : rien ne restera pour le bétail et les animaux de basse-cour, de sorte que tous les humains devront calquer leur régime alimentaire sur celui des Indiens et des Chinois où la chair animale couvre une très petite partie des besoins en protéines et en calories. Il faudra même, peut-être, y renoncer complètement car tandis que la population augmente, la superficie des terres cultivables diminue sous l’effet de l’érosion et de l’urbanisation, les réserves d’hydrocarbures baissent et les ressources en eau se réduisent. En revanche, les experts estiment que si l’humanité devenait intégralement végétarienne, les surfaces aujourd’hui cultivées pourraient nourrir une population doublée. »

Ce n’est qu’au prix d’un combat, par l’adoption réfléchie et volontaire d’une « attitude polémique avec soi-même », pour reprendre l’expression de Michel Foucault, que l’on agit rationnellement. Ainsi, prendre soin de soi ce n’est pas seulement prendre la mesure de ce dont on est capable, c’est aussi discriminer et exercer une forme de contrôle quotidien, en agissant selon une morale, c’est-à-dire des règles de conduite, commandées par certaines valeurs, afin de transformer les rapports que l’on entretient avec les autres.

Marie, casseuse de cailloux, Quartier de Mahavoky, Antananarivo, Madagascar, 2013. Toute la journée, comme un grand nombre de familles entières, Marie réduit des blocs de pierre en cailloux qui sont vendus au kilo pour quelques centimes d’euro aux entreprises de travaux publics.
Marie, casseuse de cailloux, Quartier de Mahavoky, Antananarivo, Madagascar, 2013. Toute la journée, comme
un grand nombre de familles entières, Marie réduit des blocs de pierre en cailloux qui sont vendus au kilo pour
quelques centimes d’euro aux entreprises de travaux publics.

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